Malraux.
scène nationale
Chambéry Savoie

4 artistes sont associés pour plusieurs saisons, Fanny de Chaillé, Mohamed El Khatib, Phia Ménard, Sarah Murcia. Avec eux nous signons un contrat qui précise nos apports en productions et leurs présences sur le territoire. Mais nous souhaitons surtout les associer à la prise de décision sur les projets du théâtre afin qu’ils donnent forme à son projet. Avec nos voisins de la scène nationale d’Annecy, nous partageons déjà un pôle européen de création. Nous avons décidé d’augmenter nos possibilités de soutien aux artistes que nous apprécions et posons les fondations d’un centre de production commun. François Chaigneaud et Cyril Teste, artistes associés depuis plusieurs années à Bonlieu, en seront. Nous entretenons également des liens de fidélité avec d’autres équipes artistiques. Vous retrouverez ainsi cette saison dans la programmation : Pauline Ribat, Noémi Boutin, Guillaume Vincent, Salia Sanou, Mathurin Bolze, Philippe Vuillermet, Frédéric Ferrer, L’Amicale ; ainsi que Wajdi Mouawad et Joël Pommerat qui ont été par le passé associés à Malraux et dont les spectacles ont marqué les imaginaires des spectateurs à Chambéry. Manière de tendre la main à l’héritage, de le considérer comme une chance. Manière de signifier que la nécessaire transformation de notre « Maisondelaculture‑devenue‑scènenationale » s’effectuera dans un mouvement continu. Le changement, c’est régulièrement.

La Base, c’est le nom que nous avons choisi pour le tiers‑lieu culturel à qui nous faisons de la place dans l’enceinte du bâtiment Malraux. C’est une expérience que nous tentons en association avec L’Endroit, lieu de fabrique artistique piloté par trois compagnies et un restaurateur. Elle prend son sens dans le questionnement qui nous anime autour de l’usage des lieux publics, du partage des prises de décision, de l’ouverture aux propositions issues d’autres que nous. Concrètement, les espaces dévolus à La Base sont : un bar‑restaurant, une petite scène, un studio de répétition et des bureaux pour les compagnies, ainsi que pour partie une salle de cinéma et des galeries d’exposition. Sur un principe d’économie circulaire, les bénéfices du bar permettent de financer les activités du tiers‑lieu. La Base est un lieu de vie ouvert en continu tous les jours à partir de midi, avec du mobilier pour s’installer et un wifi en libre accès, un coin pour les enfants et des activités programmées au mois selon les propositions émanant de ceux qui ont envie de s’y impliquer : débats, séances de ciné, présentations de travaux, ouverture de répétitions, formations, échanges de savoir. Dans un lieu culturel, la mise en commun, c’est la base. On reprend les bases donc, et on voit.

Dernière maison de la culture construite en France (elle a été inaugurée en 1987), Malraux a été conçue comme toutes les maisons de la culture pour être pluridisciplinaire. Le bâtiment comprend une grande salle de spectacle (935 places), une salle de répétition (que les travaux permettent aujourd’hui d’aménager en vraie petite salle de représentation de 95 places), deux grandes galeries d’exposition et une salle de cinéma (150 places). Dans une ville où existent déjà plusieurs cinémas commerciaux et d’art et d’essai qui proposent une programmation de qualité, le ciné de Malraux est surtout un outil pour le lien où les films s’avèrent un medium pour la rencontre. Durant la période de hors‑les‑murs que nous avons nommée « Nomadie », nous avons développé une programmation qui se fait en lien avec des porteurs de projets, souvent des associations ou des groupements d’intérêts, que nous accompagnons en fonction de leurs besoins (parfois ils viennent avec une idée précise de film, parfois une thématique ou une cause, parfois un concept de soirée). Charge à nous d’organiser, charge à eux de fédérer leurs réseaux. Cette fonction du cinéma comme outil de partage sur notre territoire se renforce avec des rendez‑vous réguliers : du ciné‑asso tous les jeudis, un ciné‑montagne tous les premiers mardis du mois en partenariat avec le Club Alpin Français, des ciné‑philo, des ciné‑brunchs le dimanche matin, des séances scolaires en matinée sur demande des enseignants, du ciné‑voyage avec les étudiants étrangers de l’USMB, du ciné‑festif avec des séances participatives, etc. Elle trouve son point d’orgue avec Ciné Bala, festival des cinémas d’Afrique, dont le programme est co‑construit avec l’association Chambéry‑Ouahigouya qui porte le jumelage avec le Burkina Faso. La proposition de CinéMalraux est également tournée vers les enfants et leurs parents avec des ciné‑goûters tous les mercredis, des séances familiales les samedis matin et pendant les vacances scolaires, des ciné‑bébé pour les jeunes parents en semaine. Ainsi que vers les seniors avec des ciné tea‑time en après‑midi. Et réserve des temps importants à l’éducation à l’image avec « Collège au cinéma », dispositif dont Malraux est le coordonnateur départemental, ainsi que des séances d’analyse de film et des rencontres avec des réalisateurs ouvertes au tout public. Savoie, l’image te regarde !

La naissance de Malraux à Chambéry a pris trente ans. Son histoire est remplie de guerres picrocholines et de retournements de situations parfois rocambolesques. Ainsi les militants de « l’association pour la maison de la culture de Chambéry et de la Savoie » ont‑ils été parmi les premiers en France à écrire au tout nouveau Ministère de la culture (un certain André M., donc) pour demander sa construction, et les derniers à voir réaliser leur projet. Parmi de nombreuses anecdotes, on m’a raconté l’épisode des comités de programmation. De petits groupes de citoyens‑spectateurs se regroupaient par discipline pour faire la programmation. Sous des formes à peine différentes, cette histoire existe dans beaucoup d’autres endroits. Pendant les années 60 et 70, dans ce qui est devenu par la suite le réseau des théâtres publics, ce sont des militants associatifs qui ont pris en charge (plus ou moins pacifiquement entre eux) la programmation. Puis, au cours des années 80, les équipes se sont professionnalisées. Cette professionnalisation est nécessaire dans un monde du spectacle où l’offre s’est démultipliée. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause l’expertise artistique qui se fonde tant sur des connaissances esthétiques que sur une fréquentation assidue des salles de spectacle (pour ma part, 30 ans à voir au moins 200 spectacles par an). Mais de chercher à retrouver cette belle énergie qu’apportaient les militants impliqués dans les projets des théâtres. En nous associant à un projet de tiers lieu, nous cherchons à faire de la place à cet espace d’expression et d’initiative dont l’absence, si elle perdure, nous isolera. Besoin vital d’inventer des process pour mieux partager la prise de décision avec les gens, avec les artistes, et au sein même des équipes des théâtres.
D comme début en fait.

Longtemps dans les théâtres, exception faite des comités d’entreprise et de leurs relais militants pour la culture grands pourvoyeurs de spectateurs, il a paru contraire à nos valeurs de nouer des liens au monde entreprenarial. Pour trouver des explications, il faut sans doute se souvenir de l’imagerie de l’entreprise dans les années 80, avec ses patrons‑vainqueurs aux sourires flamboyants. Nos espoirs de tendre la main à tous allaient sans doute être dévorés par les dents carnassières du grand capital. Dans la suite logique de ce constat, il nous était difficile de nous considérer nous‑même comme des entreprises. Mais en quoi serions‑nous exempts de méthodes managériales et de responsabilité sociale ? Malraux emploie actuellement 34 salariés en équivalent temps plein, environ 80 techniciens intermittents et une trentaine d’hôtes d’accueil chaque année. C’est une entreprise, et ce n’est pas incompatible avec son statut associatif et ses missions de service public. S’accepter comme acteur économique mérite alors qu’on s’interroge sur le modèle économique que nous adoptons et s’il est positif pour les gens et leur territoire. À cette fin, nous nous mettons en mesure de recevoir le label Lucie qui nous suppose de progresser en RSE. Nous sommes par ailleurs adhérents du Réseau Entreprendre Savoie dont les valeurs sont la personne, la gratuité et la réciprocité. Nous créons enfin un club de mécènes désireux d’engager leur entreprise sur le terrain de la culture. Ne plus se regarder comme une exception par nature.

Nous avons la chance de vivre près des frontières. Genève est à une heure de route, Turin à deux. Avec nos voisins transfrontaliers, nous partageons des projets qui sont soutenus par des fonds européens dits « Feder ». En partenariat avec le festival Torinodanza à Turin, l’association piémontaise Dislivelli et l’Université Savoie Mont Blanc, nous menons en montagne un projet d’innovation en matière culturelle intitulé « Corpo Links Cluster ». Il vise à renforcer l’attractivité du territoire et contribuer à en faire évoluer l’identité par des propositions artistiques co‑construites avec les acteurs du territoire. En partenariat avec Vidy‑Lausanne, le Théâtre Saint Gervais à Genève et Bonlieu scène nationale à Annecy, nous menons un projet intitulé « PEPS ».
Il a pour ambition la création d’une véritable plateforme économique transfrontalière de production scénique, à dimension européenne. Différentes des nôtres, les façons de raisonner et de fabriquer de nos voisins, nous amènent à prendre conscience de fonctionnements qui nous paraissaient inamovibles. Pour se reformer jusqu’où ? Et si le formatage était soluble dans le passage des frontières ?

Des gens vivent à proximité du théâtre qui ne sont pas nécessairement du public. Des gens avec comme nous des désirs, des références, des approximations, mais peut‑être pas les mêmes. Le « Tous » à qui nous sommes tenus de nous adresser n’est pas une masse homogène. Depuis notre centre, nous aimerions croire que nous regardons tout le monde. Et pourtant. Comment fait‑on entrer une ville dans un théâtre ? Y‑a‑t‑il vraiment une place pour le désir de chacun dans le programme de la saison ? Elle n’existe pas l’oeuvre universelle qui concernerait le grand tous, où alors c’est l’air du joueur de flûte de Hamelin qui conduit aux égouts. Pas d’autre issue donc que d’accepter le constat de la diversité et de s’efforcer de mieux regarder, écouter, recevoir pour interagir avec les gens. Cela suppose une série de tensions : sur ce que nous estimons souhaitable ou acceptable comme objet artistique dans un théâtre, sur le possible sentiment de dépossession d’un public acquis habitué à être contenté, sur les rituels d’accueil différents induits par certaines pratiques, etc. Si nul ne nous est étranger, chacun de nous est tout de même étrange.

Et donc arrive logiquement la question de l’hospitalité dans le théâtre. L’hospitalité, c’est historiquement une affaire de devoir et de loi : « la loi de l’hospitalité ». En théorie nous sommes les hérauts de l’ouverture. En pratique, jusqu’où en sommes‑nous capables ? Comment négocions‑nous avec d’autres « lois » qui sont celles de la sécurité, par exemple, ou du droit du travail ? Avec La Base, nous tentons une expérience pour ouvrir plus grand, plus souvent, à de plus de gens différents. Avec l’hospitalité et la contribution comme principes moteurs. Jusqu’où ? Nous ne savons pas, mais souhaitons plus.

Les impromptus sont le nom que nous avons donné aux rendez‑vous de musique de chambre les samedis à 17h, appréciés des amateurs de musique comme de tous ceux qui aiment venir au spectacle à une heure non tardive. D’impromptus, ils ne gardent que le clin d’oeil à Schubert puisqu’ils sont programmés bien à l’avance. En revanche, pendant la Nomadie, nous avons proposé de nombreux « vrais » impromptus, moments exceptionnels annoncés tardivement et qui chaque fois ont attiré un public différent, plus jeune dans l’ensemble que la moyenne habituelle. Ces grands écarts esthétiques, ces temporalités différentes, cette faculté de laisser place à l’imprévu au sein d’une programmation sont nécessaires. I vers imprévu / irruption / inventer / innover.

Rester joueurs comme une précaution. Comme une résistance aux excès de sérieux, de religiosité, de leçon à dispenser, toutes postures qui figent la pensée et les relations quand nous avons besoin de fluctuations, de contradictions, de légèreté. Jouer des coudes, pourquoi pas, pour préserver notre théâtre comme un espace de liberté et de sensualité. Qu’est‑ce qui fait qu’à un moment il a pu paraître suspect de s’amuser dans les théâtres ? C’est quoi le problème du théâtre avec le plaisir ? On ne va peut‑être pas changer le monde mais on peut quand même, de temps en temps, vous le repeindre en rose.

Kids, c’est le nom que Fanny de Chaillé a donné à un projet qu’elle développe à Malraux avec des adolescents. Un chantier qui se déroule sur la saison, donne lieu à un temps fort en février/mars et implique fortement les jeunes gens par un centre de vacances, une programmation de spectacles, des installations, du cinéma, une radio, un journal, des ateliers, etc. Il est évidemment question de transmission. Cet accueil des plus jeunes dans le théâtre est pour nous une priorité qui nous conduit à faire, en plus de la programmation jeune public, une série de propositions destinées aux enfants et à leurs parents. Tant pour s’adapter au mode de vie des tribus familiales que pour essayer de donner la parole à une génération, qui est bien plus que les précédentes, celle des images. Concrètement, cela passe par un temps fort à Noël, des activités pendant les vacances scolaires, un club de jeunes gens qui programment du cinéma, des ateliers de cuisine et des repas partagés parents‑enfants, des jeux en libre accès dans les espaces d’accueil et des soirées de spectacle réservées aux adultes où les parents sont invités à nous confier leurs enfants qui feront sur le même thème un parcours de découverte artistique adapté à leur âge. Il faudra accepter que c’est parfois bruyant la vie.

Après les rapports de Reine Prat, en 2006 puis 2009, sur l’absurde et l’injustifiable invisibilité des femmes dans le monde de la culture, après les mouvements récents dits « de libération de la parole » et/ou « #metoo », peut‑être avez‑vous le sentiment que pour la place des femmes, en tout cas dans la culture, c’est bon, on pourrait passer à un autre sujet. Pourtant c’est loin d’être le cas. Les femmes sont largement sous représentées, en tout cas quand il s’agit d’être porteuses de projets, particulièrement de projets occupant des grandes scènes, ou de diriger de grands équipements culturels.
À Malraux, cette saison, on a fait le compte. Sur 85 projets, 38% de leurs porteurs sont des hommes, 30% des femmes, le reste des projets est le fait de collectifs mixtes. Peut certainement mieux faire.

À Chambéry, la montagne est partout. Dans les paysages certes, mais aussi l’économie, le mode de vie, le rythme des saisons, l’eau, l’électricité, la forme des corps, l’imaginaire, etc. Ce n’est pas une anecdote, ce n’est pas un poster, ce n’est pas un décor. Aucun territoire ne saurait être un décor pour son théâtre qui s’exposerait alors au risque de n’en être qu’un élément circonstanciel. Le territoire est premier, au mieux nous contribuons à son développement. Ce rapport au territoire, nous l’explorons directement dans la programmation de manière thématique avec La Chaleur des grands froids ou les CinéMontagne, nous l’expérimentons directement sur le terrain en Maurienne en imaginant, en lien avec les chercheurs de l’Université Savoie Mont Blanc et les acteurs du tourisme, un itinéraire estival de découverte artistique du territoire. Malraux morne plaine, non, vraiment pas.

« À partir du moment où l’on s’interroge sur les outils de la régulation démocratique, sur le contrat social, sur les inégalités, sur le travestissement des comportements citoyens, sur les enjeux d’une démocratie adulte par rapport à une démocratie naissante, etc, la question environnementale, la question de la relation à la nature surgissent d’elles‑mêmes, mais aussi celle d’une autre forme de modèle économique – alors que l’on n’est pas soi‑même économiste, mais que l’on s’empare de la question économique par la seule question philosophique : quel modèle, quel choix de société voulons‑nous ? », écrit Cynthia Fleury dans La Réconciliation. Une question qui résonne de manière aigüe dans la ville des Charmettes qui abrita Rousseau.

Le fameux décret du 24 juillet 1959 promulgué par André Malraux sur la mission et l’organisation du tout jeune ministère chargé des Affaires culturelles, disait exactement ceci : « Le ministère chargé des Affaires culturelles a pour mission de rendre accessibles les oeuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français ; d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel, et de favoriser la création des oeuvres d’art et de l’esprit qui l’enrichissent ». Capitales ? OEuvres ? Au temps du tout duplicable ? Vraiment ?… Les frontières de l’art sont incertaines et mobiles ; les artistes ne cessent de les rendre mouvantes. Souvent la représentation ne vise qu’à mettre en cause la catégorie « oeuvre ». À nous donc, dans les théâtres, de modifier nos rituels, nos formats, pour que ce mouvement soit possible. Ce n’est pas simple parce que notre système de gestion du public est bien rodé et repose sur des présupposés bien établis : notre activité, celle qui compte, c’est de présenter des spectacles les soirs à 20h, sur des textes ou une partition, écrits par un auteur et mis en scène ou chorégraphié ou dirigé par un… N’empêche qu’il y a beaucoup d’autres possibilités. Nous allons petit à petit en faire l’expérience.

Le chapeau de paille de Jean Vilar et le bruit des trompettes d’Avignon, la culotte bouffante de Gérard Philippe dans le Prince de Hombourg en noir et blanc dans l’éternelle photo d’un hypothétique âge d’or, l’élitaire pour tous d’Antoine Vitez cité à l’envi dans des plaidoyers vibrants pour la défense de la démocratisation culturelle, les tirades méprisantes des militants de l’élargissement du cercle des connaisseurs contre les « socio‑cu », les attaques vulgaires des tenants de l’éducation populaire contre l’élitisme supposé des partisans de l’art, etc., bref toute l’imagerie qui surgit dès lors qu’on associe l’adjectif « populaire » au théâtre agit aujourd’hui comme un folklore, une injonction à reproduire. Longtemps antonyme du théâtre bourgeois contre les digues du lequel il avait été lancé, il nous est revenu comme un boomerang assassin quelques décennies plus tard par son nouvel antonyme : « élitiste » (alors que simultanément les élites avaient largement déserté les salles de spectacle, leur préférant majoritairement les arènes sportives). Le peuple lui‑même aura entre temps changé plusieurs fois de coloris dans sa représentation symbolique : du rouge luttedesclasses, au bleu de travail, jusqu’au jaune du gilet. Bref. Laisser populaire dans le dictionnaire pour le moment déleste. Faire du théâtre pour les gens, c’est nécessairement s’obliger à de constants réajustements. C’est se positionner à un croisement entre des éléments de différentes natures : recherche esthétique / trivialité du quotidien, langages artistiques multiples, prendre la parole / la donner, etc…
C’est produire non pas un modèle esthétique mais une série d’expériences mettant l’art en jeu. Just try.

Y‑a‑t‑il une autre façon d’avancer ?

Catherine Blondeau, directrice du Grand T à Nantes, a écrit ceci pour son théâtre : « Nous rêvons d’un théâtre en mouvement qui mise sur la présence des artistes pour imaginer, enchevêtrer, nouer le plus possible de relations poétiques, inattendues et fécondes entre les gens les plus divers. Nous n’avons pas peur de laisser nos portes ouvertes, toutes voiles dehors, à celles et ceux qui veulent imaginer avec nous un théâtre pleinement de son temps, qu’ils soient enseignants, travailleurs sociaux, élus, entrepreneurs, responsables associatifs ou simples citoyens. Inspirés par Édouard Glissant, nous voulons faire de notre « théâtre de la relation » un joyeux creuset où s’écrivent nos identités mouvantes, tremblées, hésitantes, nos histoires les plus intimes comme les plus épiques, les plus anciennes comme les plus actuelles. » Et de terminer par « Vous en êtes ? ».

C’est chouette la soupe dans les assiettes. C’est bon, c’est sain et ça se partage facilement. C’est ainsi que nous proposerons systématiquement soupes et autres snacks à La Base avant et après les spectacles. Et imaginerons des temps de programmation autour de la nourriture, avec des cuisiniers et des spécialistes du goût, parce que la cuisine aussi c’est de la culture. Mais on est d’accord, la soupe, c’est dans les assiettes qu’elle est servie.

Il y a moins de théâtre. C’est ce que disent parfois les gens. En prenant soin de préciser : « de théâtre‑théâtre ». On peut faire l’idiot, invoquer les chiffres de la programmation qui montrent que le théâtre demeure le genre majoritaire (c’est vrai), ils ont raison sur ce qu’ils désignent : une tendance à la disparition du genre dont les artistes associés à Malraux sont bien symptomatiques : Fanny de Chaillé est affiliée au secteur chorégraphique mais présente une pièce de théâtre et une installation, Mohamed El Khatib fait du théâtre sans acteurs, Phia Ménard pose des questions de vocabulaire chaque fois qu’on tente de classifier ses spectacles, et la seule à adapter cette saison un texte classique sur scène, c’est Sarah Murcia avec Faulkner, mais elle est musicienne et il s’agit d’un concert. Les arts empruntent les uns aux autres, c’est un fait. S’opposer à ce mouvement vers la fusion des disciplines qui émane des artistes ferait de nous des conservateurs, des réactionnaires au sens strict du terme. Pour conserver quoi ? Quelque chose qui nous rassure parce que nous le connaissons déjà mais qui, à force d’être rassurant, pourrait bien nous endormir. Il n’y a pas de nostalgie à éprouver, ce « théâtre‑théâtre » qui occupe de moins en moins les scènes, nous en voyons clairement la forme parce que nous le regardons d’une époque qui n’est plus celle qui l’a vu naître et où il a pu incarner les mêmes vertus transgressives. La pureté du genre est une chimère. Toute époque est en transition. Tout est trans.

C’est marrant comme le mot utopie renvoie à des temps lointains. Un temps où l’on croyait aux lendemains qui chantent, à la possibilité de tendre vers un idéal. Aujourd’hui, il sonne ringard et chimérique. Parler d’utopie, c’est s’exposer à reconnaître dans la prunelle de son interlocuteur la tendre condescendance qu’on réserve à un enfant.
Ce n’est pas qu’avant c’était mieux. Mais ce qui était mieux avant, c’était l’avenir.

Le saviez‑vous, au Moyen‑âge la couleur rose symbolisait la virilité⁄?

« Je ne comprends plus toujours les limites de la liberté de l’artiste dans ce monde sans tabous où elles bougent tout le temps. J’ai un sentiment d’échec. La seule chose dont je sois sûr, c’est que, au théâtre, on n’a pas le droit de montrer la réalité. La vraie violence, le vrai sang. Au théâtre, l’interdit, c’est la réalité. Je ne crois pas au théâtre‑vérité. Au théâtre, tout doit être faux. Le théâtre, c’est la pure fiction, l’impossible conjonction de l’espace et du temps, l’ailleurs. Car seul le faux permet le travail de l’intelligence, fait que le spectateur n’est pas l’otage de ce qu’il voit. Vous connaissez le fameux paradoxe des sophistes grecs : celui qui est trompé connaît mieux la vérité que celui qui ne l’est pas… La vérité fige, empêche le sens de rayonner, enferme dans la mort. C’est un poids dont il faut se libérer. Il faut cacher, voiler la vérité. Le plaisir du théâtre est obscur. » Roméo Castellucci, (Télérama, 06.07.2012, propos recueillis par Fabienne Pascaud).

Marie-Pia Bureau
directrice

Précisons que Jean Vilar et Antoine Vitez n’ont rien à voir avec le folklore pré‑cité à la lettre P… « Je comprends aujourd’hui ce qui faisait, en 1947 et dans les années qui suivirent, l’originalité du théâtre de Jean Vilar. Sur la scène du palais des Papes, comme à Chaillot, l’acteur n’est pas, il entre. Il n’y a pas de rideau qui se lève sur quelque intérieur, quelque lieu, même imaginaire, où l’acteur se trouverait d’avance, et qu’il devrait nécessairement, par son jeu, commenter. Non, il n’y a rien d’autre que la scène. L’acteur entre, transportant son siège, s’assoit, ouvre la bouche. De ses mots il fait l’espace ; il faut plutôt dire qu’il est à lui seul l’espace. » (Antoine Vitez, Introduction et choix de textes par Nathalie Léger, Actes Sud‑papiers, 2006.).

Les spectacles coproduits cette saison

Une Pelle, Olivier Debelhoir ; Entrailles, Pauline Ribat ; Retour à Reims, Thomas Ostermeier ; Dreamers, Fondazione Nazionale della Danza / Aterballetto ; Les Mille et une nuits, Guillaume Vincent ; Multiple‑s, Salia Sanou ; Sanji, Adama Dramé, Marc Chalosse ; Othello, Arnaud Churin ; Les hauts plateaux, Mathurin Bolze ; #8, Philippe Vuillermet ; Compulsory Figures, Xavier Veilhan ; Olympicorama, Frédéric Ferrer ; Falaise, Baro D’evel ; La Dispute, Mohamed El Khatib ; La vie de Marchandise, Olivier Valcarcel ; Les Grands, Fanny de Chaillé ; My Mother is a Fish, Sarah Murcia ; Saison sèche, Phia Ménard ; 10 ans : Le bazar fait bien les choses, Les petits détournements ; Purge Baby Purge, Sophie Perez & Xavier Boussiron